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( 9 octobre, 2009 )

Un certain « Bloody Monday » à Bab El Oued : Azwaw, le bras désarmé d’Octobre

Par : Mustapha Benfodil

Quotidien El Watan, Vendredi  09 Octobre 2009.

Azwaw Hamou L’hadj. Voilà un nom qui fait carrément corps avec Octobre. A tel point qu’il lui a donné un bras. Avec son moignon rageur, lui qui est amputé du bras gauche depuis 21 ans en « accidenté du travail » des chars d’Octobre 88, ce grand gaillard au cœur vaillant arpente les couloirs des rédactions en familier des arcanes de la presse indépendante, « sa » presse, sa seconde famille.
Elle qui doit tant à son « bras d’honneur » laissé sur les pavés démocratiques un certain lundi 10 octobre 1988. Un « bloody monday »… « Ce jour-là, je traînais du côté de Bab El Oued vers 14h. Dans la matinée, Ali Benhadj et ses troupes avaient organisé un rassemblement à Belcourt avant de se disperser dans le calme. A Bab El Oued, l’ambiance était donc relativement détendue. Moi, je passais près de la DGSN quand soudain, j’ai entendu des coups de feux. Sans doute des provocateurs qui voulaient semer le trouble dans la capitale et provoquer un bain de sang. Et leur coup n’a pas raté : les militaires postés autour du bâtiment de la DGSN, pris de panique, ont commencé à riposter d’une façon nerveuse et anarchique. Ils ont même utilisé des armes lourdes.

En quelques minutes, la fusillade fait 39 morts et des dizaines de blessés. Dans le lot, il y avait une femme enceinte qui a été touchée. A un moment donné, une jeune fille est fauchée de plein fouet sous mes yeux. Elle a eu carrément la tête arrachée, et des fragments de sa cervelle m’ont éclaboussé. J’allais me porter à son secours quand j’ai été criblé de balles à mon tour. J’ai été mitraillé de neuf balles qui m’ont troué le corps de la tête aux orteils. Mon bras gauche était totalement pulvérisé. J’ai été évacué à l’hôpital Mustapha où j’ai passé quatre mois entiers à me faire recoudre de part en part. Hélas, mon bras gauche était jugé irrécupérable. » Azwaw nous fait ce récit avec un détachement inouï, son moignon témoignant avec fracas de chaque mot éructé par sa mémoire en lambeaux. « Curieusement, je ressens encore mon bras bouger, et je sens même fourmiller mes doigts », poursuit-il avec ce courage des humbles qui ont la délicatesse de transformer leurs drames les plus dévastateurs en anecdotes doucereuses, par pudeur ou par orgueil. Car Azwaw n’est pas de ceux qui viennent se plaindre en monnayant le moindre bobo pour cueillir une réparation sonnante et trébuchante.

Réparation politique

Réparation. Quel mot vain et pompeux ricane Azwaw vingt et un ans après ! Il avait d’ailleurs ce même chiffre au compteur du temps : 21 ans. Azwaw était alors artisan bijoutier. Un orfèvre des métaux précieux donc transformé par l’horreur des métaux perforateurs et des balles explosives taillées dans la tyrannie en manchot à vie. Pourtant, le rêve le taraude toujours de reprendre du service un jour et réapprendre à transformer en or sa jeunesse sacrifiée et son algérianité bafouée. Réparation. Réparer quoi, est-il en droit de s’insurger ? Son bras broyé par les snipers affolés de Nezzar ? Ses rêves juvéniles pilés par les chars ? Ses doigts délicats écorchés à « l’arrache-chair » ? Ou bien ses espoirs citoyens sabordés sur l’autel de la brutalité martiale ? « Moi, je tiens Chadli pour premier responsable de ce carnage qui a suivi les événements d’Octobre ! Et je regrette d’ailleurs qu’il ne se soit pas expliqué là-dessus dans l’excellent livre de SAS (Octobre, ils parlent, ed. Le Matin, 1998) ni dans les colonnes de la presse », s’indigne Azwaw qui accable en passant les officiers opérationnels de l’ANP et du renseignement qui eurent à gérer « l’opération de rétablissement de l’ordre », un doux euphémisme pour évoquer la répression qui s’est abattue sur les insurgés dans la foulée (et la folie) de cet automne incandescent.

Alors, pour ne pas oublier, pour rappeler à notre mémoire ces 39 morts, nous dit Azwaw, parmi lesquels notre défunt confrère de l’APS Sid-Ali Benmechiche, Azwaw a pris sur lui d’organiser une cérémonie de recueillement à la mémoire des victimes d’Octobre 1988 et de son bras écrabouillé par la machine de la répression. Pour lui, c’est surtout une manière de convoquer l’un des épisodes les plus marquants de notre « affect démocratique » qui a permis tout de même quelques acquis, si ténus et si controversés puissent-ils être. Azwaw ne peut s’empêcher de songer en l’occurrence aux reniements massifs de ceux qui sont liés organiquement, insiste-t-il, à Octobre 88, et qui tournent le dos à ce moment fondateur. « Aujourd’hui, les victimes d’Octobre sont seules face à leur destin », soupire-t-il avec une amertume mâtinée de colère. Devant le « lycée Redouane Osman » Ce qui le peine par-dessus tout, c’est le « négationnisme » de la nation vis-à-vis des victimes d’Octobre. « Les réprimés d’Octobre 88 ont été répertoriés comme victimes d’un accident de travail ! En vertu de quoi, je touche une pension ridicule de 6000 DA ! » fulmine Azwaw. N’était un poste arraché en 2000 comme employé des chemins de fer, ce père de trois enfants aurait bien du mal à faire vivre sa petite famille.

Aujourd’hui, confie-t-il, il caresse le rêve de reprendre ses outils et retrouver les gestes créateurs du joaillier qu’il fut. « Certains m’ont proposé de leur vendre mon matériel d’orfèvre et j’ai crânement refusé. Je l’ai jalousement gardé dans un fût rempli de mazout dans mon village, en Kabylie, pour le jour où le métier me démangerait. » Et de plaider pour une réparation morale et politique, étant entendu que de toute façon, il ne retrouvera pas son bras. Azwaw est habité par la solitude d’un Ras El Kabous, emporté par les humiliations tatouées sur son corps. Il est déterminé en tout cas à écrire l’histoire avec son moignon car il sait que tout manchot qu’il est, il ne trébuchera pas sur les mots pour crier justice et dire l’infamie. D’où la cérémonie de demain (samedi). Celle-ci aura lieu à partir de 11h, en face de la DGSN, devant le lycée l’Emir, ou le lycée « Redouane Osman » (dixit Hakim Addad). Pourvu que la police de Zerhouni ne s’en mêle pas. Pour rappel, lundi 5 octobre, une cérémonie commémorative organisée par RAJ a tourné au vinaigre avant de se transformer en marche populaire qui a enflammé Alger de sahat Echouhada à la Grande-Poste.

 

Par Mustapha Benfodil

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